Comment écrire la biographie de quelqu'un de votre famille

8 min de lecture

Presque tout le monde a déjà commencé. Un carnet, une application de dictée, un dimanche de novembre où l'on s'est dit qu'il fallait vraiment enregistrer son père pendant qu'il raconte encore bien. Et presque personne n'a fini.

Ces projets ne meurent pas d'un manque d'envie. Ils meurent à la troisième séance, et toujours de la même façon : trois heures d'enregistrement d'un côté, pas une ligne écrite de l'autre, et la lente découverte de ce dans quoi on s'est engagé.

Pourquoi la plupart des biographies familiales ne sont jamais terminées

Voici le calcul que personne ne fait avant de se lancer. Une heure d'entretien représente environ dix heures de travail derrière : quatre à six heures pour la transcrire, puis le tri, la mise en forme, les vérifications, les relectures. Un récit de vie à peu près complet demande douze à quinze heures d'entretien.

Faites la multiplication. Vous venez de signer pour cent vingt à cent cinquante heures, soit un mi-temps de trois mois. Personne ne s'engage à ça un dimanche de novembre. On s'y engage sans le savoir, et on s'arrête le jour où on le comprend.

La bonne nouvelle : ce chiffre n'est pas une fatalité. Il vient presque entièrement d'une seule décision, prise par défaut, dès la première séance.

Le conseil qui sauve le plus de projets : ne transcrivez pas

C'est le réflexe de tout le monde, et c'est l'erreur. Vous n'avez pas besoin des mots, vous avez besoin de l'histoire.

Un entretien d'une heure contient quatre à six phrases irremplaçables, celles qu'aucune reformulation ne pourra rendre, et cinquante-cinq minutes qu'on peut résumer en deux paragraphes sans rien perdre. Écoutez l'enregistrement une fois, stylo à la main. Notez les minutes des phrases irremplaçables, et seulement celles-là. Puis écrivez le chapitre de mémoire, en recopiant ces quelques phrases mot pour mot, entre guillemets.

Les outils de transcription automatique font aujourd'hui du très bon travail, et c'est précisément le piège : ils vous rendent neuf mille mots de parole brute, sans ponctuation utile, sans hiérarchie. Face à ce mur, on ne se remet pas au travail. On repousse au week-end suivant.

Gardez l'audio, évidemment. Il ne sert pas de brouillon : c'est un document à part entière, et dans vingt ans, c'est la voix que la famille voudra, autant que le texte.

Par quelle question commencer une biographie familiale ?

Ne commencez jamais par lui.

« Raconte-moi ta vie » est la phrase qui a tué le plus de projets familiaux. Elle appelle une seule réponse possible : « par où veux-tu que je commence ? », suivie d'un silence gêné et d'un café.

La première séance ne devrait pas contenir le mot toi. On commence par les autres : ses parents, ses grands-parents, la maison, les voisins, les rituels du dimanche. Pour trois raisons.

D'abord, parce que c'est infiniment moins intimidant. Parler de sa mère ne demande aucune permission ; parler de soi en demande une, et beaucoup de gens de cette génération ne se l'accordent pas.

Ensuite, parce qu'elle parle d'elle sans s'en apercevoir. Le portrait qu'on fait de son père dit tout de l'enfant qu'on était à côté. Vous obtenez le matériau le plus personnel par la porte de service.

Enfin, parce que c'est de première main. Ces gens-là, personne d'autre ne les a connus. Si cette séance n'a pas lieu, deux générations disparaissent en une fois.

On n'ouvre pas une décennie, on ouvre une pièce

« Comment c'était, les années soixante ? » ne produit qu'une chose : « c'était une autre époque ». Vous avez perdu dix minutes et gagné un lieu commun.

« Décris-moi la cuisine » ouvre tout. La mémoire n'est pas rangée par dates, elle est rangée par pièces, par odeurs et par gens. Demandez où l'on mangeait, qui était assis où, ce qu'on entendait de la fenêtre, ce qui traînait sur la table.

Deux questions marchent presque toujours et coûtent trois secondes. Combien coûtait un café, un ticket de cinéma, le premier salaire ? Les chiffres réveillent des scènes entières. Et : quel objet de cette maison aimeriez-vous encore avoir ? Personne n'a jamais répondu « aucun ».

Le pire endroit pour recueillir une vie : le repas de famille

Onze personnes, un gratin, trois conversations en parallèle et un neveu qui coupe. Dans ce cadre, chacun joue son rôle, et les anecdotes qui sortent sont celles qui ont déjà été racontées cent fois, polies comme des galets. Ce qui n'a jamais été dit ne se dit pas devant onze personnes.

Recueillir une vie demande deux personnes, une pièce, et aucun public.

Cela dit, ne rangez pas votre téléphone à Noël pour autant. Capter cinq minutes quand quelqu'un part dans une histoire, c'est du prélèvement, et c'est précieux. Recueillir une vie, c'est autre chose. Les deux gestes sont utiles, ils ne se remplacent pas.

Écrivez mal, puis nettoyez seulement ce qui gêne

Ne cherchez pas la belle phrase au premier jet. Le premier jet sert à ce que le texte existe, pas à ce qu'il soit bon. Écrivez plat, écrivez vite, écrivez mal.

Ensuite, corrigez ce qui gêne la lecture. L'orthographe, la ponctuation qu'une dictée ne produit jamais, les « euh », les faux départs, la phrase qui s'effondre au milieu. Ce travail-là ne retire rien à personne : il enlève le bruit autour de la voix, et il ne se voit pas.

Mais ne remplacez jamais un mot par un plus beau. Si elle dit « la bagnole », ce n'est pas « l'automobile ». Si elle dit trois fois « enfin bref », gardez-en un : c'est elle.

La règle tient en une ligne. On nettoie le texte, on ne réécrit pas la personne.

Que faire quand la famille conteste la version

Cela arrivera. Une tante lira le chapitre et dira, avec une certitude tranquille : « ce n'est pas du tout comme ça que ça s'est passé ».

Vous avez deux options. Trancher, et vous faire des ennemis pour trente ans. Ou écrire le désaccord : « Ma mère situait ce départ en juin ; sa sœur soutient que c'était en septembre, et personne n'a jamais cédé. »

Ce n'est pas une faiblesse du livre. C'est souvent le passage que la famille relira le plus, parce que c'est le seul endroit où elle se reconnaît vraiment.

Les silences

Quand la personne s'arrête, ne remplissez pas. Ce trou de trois secondes qui vous paraît insupportable est exactement celui où elle décide si elle le dit. Comptez jusqu'à sept avant de poser la question suivante. Vous serez surpris de ce qui arrive à la quatrième.

Et acceptez que certains sujets restent fermés. Une vie racontée n'est pas une déposition.

Finissez quelque chose de petit

Ne visez pas les trois cents pages. Terminez un chapitre : six pages sur la maison d'enfance. Imprimez-le, reliez-le avec une agrafe, donnez-le.

Il se passe alors deux choses. Elle voit ce que ça donne et vous rappelle le lendemain avec trois précisions qu'elle avait oubliées. Et vous avez fini quelque chose, ce qui est la seule chose qui maintient un projet en vie. Quatre-vingts pour cent des biographies familiales abandonnées en étaient encore à trier les photos.

Trois façons de s'y prendre, et ce que chacune coûte vraiment

Vous écrivez vous-même. Gratuit, à condition d'accepter les cent vingt heures. C'est la bonne solution si vous écrivez déjà, ou si vous avez du temps devant vous.

Vous faites appel à un biographe professionnel. Comptez de 3 000 à 8 000 € pour un récit complet. La qualité est réelle, et il se produit une chose contre-intuitive : les gens racontent à un inconnu ce qu'ils ne diront jamais à leur fille. En contrepartie, le récit passe par une autre voix que la sienne.

Vous la faites écrire elle-même, guidée. Une question à la fois, à son rythme, par écrit ou dictée à voix haute. C'est ce que fait Les Enlumineurs : 52 questions envoyées au fil des mois, et un livre au design élégant à l'arrivée, à partir de 99 €. Son défaut est réel : il n'y a rien à déballer le jour où on l'offre, et rien à montrer le premier mois. Son avantage aussi : personne n'a cent vingt heures, et là, personne n'en a besoin.

Pour aller plus loin

Questions fréquentes

Combien de temps faut-il pour écrire la biographie d'un proche ? Comptez douze à quinze heures d'entretien pour un récit de vie complet, et environ dix heures de travail par heure enregistrée si vous transcrivez tout. En renonçant à la transcription intégrale, ce rapport tombe autour de trois heures pour une, ce qui rend le projet tenable sur quelques mois.

Vaut-il mieux enregistrer ou prendre des notes ? Enregistrez, toujours : la voix est un document que les notes ne remplacent pas, et vous ne pouvez pas écouter et écrire en même temps sans cesser d'être présent. Prenez seulement les minutes des passages forts, pour les retrouver ensuite sans réécouter trois heures.

Comment faire si la personne refuse de parler d'une période ? Vous notez qu'elle n'a pas souhaité en parler, et vous passez. Un refus respecté ouvre bien plus de portes qu'une insistance : il arrive souvent que le sujet revienne de lui-même six semaines plus tard, un jour où c'est elle qui le décide.

Peut-on écrire la biographie de quelqu'un qui n'est plus là ? Oui, mais ce n'est plus le même livre : vous écrivez alors une enquête, faite des souvenirs de plusieurs personnes, de lettres, de photos et d'archives d'état civil. Assumez la pluralité des versions plutôt que d'inventer une voix unique, car c'est justement cette voix qui manque.

Recueillir ces récits durablement

Une question par semaine, à son rythme. Ses souvenirs deviennent un livre qu'on garde et qu'on transmet.

Découvrir, à partir de 99 €

Vingt questions qui font parler les souvenirs

Celles qu’on regrette de n’avoir jamais posées. Recevez-les en PDF, mises en page comme nos livres, avec la question du mois pour continuer.

Un email de temps en temps, jamais plus. Désinscription en un clic.